
Loukou Ahou Delphine (Akissi Delta)
Elle rêvait d'être une star, sous le soleil des indépendances. Parce qu'elle y a vu, à la télévision et dans le quartier, danser des filles, les "étoiles" que formait une dame au surnom fort à propos:" Maman Soleil". Comme elles, elle voulait être une étoile. Or, les "étoiles" ne brillent que quand elles ont traversé le temps des épreuves. Son histoire ? Une espèce de "conte conté à conter" à ceux qui croient que ne pas être allé à l'école est une malédiction. Au contraire…
Il était donc une fois… Une petite fille au nom banal: Loukou Ahou Delphine. Abandonnée par son père, obligée de se réfugier au village avec sa mère, elle ne connut point le chemin où l'on va " apprendre l'art de vaincre sans avoir raison": l'école. Pourquoi s'en étonner? Sa mère n'était pas une Grande royale de… Dimbokro. "Je ne sais même pas ce qu'est l'école, ce qu'est une salle de classe. Même si je trouve que c'est nécessaire de savoir lire et écrire, peut-être n'aurais-je jamais été ce que je suis, aujourd'hui : Akissi Delta". Un surnom prédestiné, sans doute, dont la paternité revient à Augustin Kiti, photographe à l'époque au défunt hebdomadaire Ivoire Dimanche. A l'image donc de ces petits avions Delta qui planent sur nos têtes, Loukou Ahou Delphine, devenue DELTA, prendra connaissance avec la piste de son envol. Elle pose pour lui, pour les photos de pub ; un autre, Paul Kodjo, l'utilisera pour des photos romans. Il trouvera qu'elle avait un beau sourire. Guirlande immaculée ! "Chacun naît avec son étoile", aime-t-elle à dire.
Tête vide d'analphabète, la grande ville Abidjan avec ses ombres et lumières va lui donner ce qu'aucune école ne délivre: le diplôme de l'école de la vie. Premier instructeur : le mythique Léonard Groguhet, précurseur des sketchs satiriques de la télévision ivoirienne avec sa célèbre brève dramatique Comment ça va? Elle l'appelle affectueusement "mon père": " Il le mérite. Je lui dois tout. Je ne savais même pas placer correctement en Français un mot. Il m'a même frappée un jour pour que je dise correctement une phrase". Dans le prolongement de ce père fouettard, on lui doit, aujourd'hui, la célèbre brève dramatique MA FAMILLE. Qui est, aujourd'hui, au programme de la RTI, l'heure la plus attendue des téléspectateurs. D'ici et d'ailleurs: au Mali, au Gabon, etc. Ne fut elle pas reçue récemment au Gabon comme une star? Elle a participé, en France, au récent marché international des programmes TV (MIDTV, mars 2005) en prélude à Cannes:" La RTI, pour y partir, devait choisir un collaborateur extérieur. J'ai été choisie et je dis merci à la RTI et à son Directeur général". Ne lui dites pas que c'est aussi grâce au succès de MA FAMILLE. Modestement, elle vous dira: " C'était pour me donner un coup de pouce. J'ai eu la chance d'avoir été choisie et de partir avec ma secrétaire. Parce qu'il y avait des choses à écrire, à lire, des autographes à signer, etc."
Elle ne sait ni lire ni écrire…:" J'y ai croisé des responsables des télévisions du Sud, d'Afrique de l'Ouest, d'Afrique centrale et ceux aussi du Nord, comme TF1, TV5, etc. Nous avons discuté autour de partenariat, d'achats de films, etc." De ce séjour, elle a appris une chose: il faut se remettre, sans cesse, à l'ouvrage et rien n'est gagné d'avance: " Il faut refaire le générique, remonter le film, etc. pour qu'il soit conforme aux exigences et normes techniques. Il y a beaucoup de travail à faire! Nous, ici, on trouve que c'est bon. Mais le Blanc, lui, il regarde le côté technique. Nos histoires…" Les histoires de MA FAMILLE, sont ses histoires, ses idées qui trottent dans sa tête. Et des "nègres" de service d'une ex-servante qui n'a jamais oublié la grandeur et la servitude du métier, écrivent, écrivent… Comme cette mère de Césaire qui pédale, pédale… de jour comme de nuit. Pour la fin d'un objectif :" Il y a trois personnes. Une vient à 7h du matin, une autre après 16h et la deuxième ou la troisième à 21h, jusqu'à O4h du matin. Je parle, je parle…Et ils gaspillent beaucoup de papiers, gomment beaucoup. Parce qu'il faut changer ci, il faut changer ça…". Nombreuses sont les exigences de l'analphabète qui s'exprime dans son Français taillé à sa mesure: " En plus, ils doivent, après avoir transcrit, me lire, me relire sans cesse le texte. Et je fais le montage du film en même temps qu'ils écrivent mes scénario". Tâche astreignante presque martyrisante. Pour elle et pour ses "nègres". "ça me prend quelquefois un mois! Je ne suis pas une machine! Je n'ai pas le temps de rendre des visites à des amis, à des parents. Avec ça, il y a des gens qui vont t'appeler et qui vont traîner sur ce qu'ils veulent bien te dire et que tu devines aisément. Mais moi, je n'ai pas le temps de m'amuser!" Tous les dimanches, elle a décidé de nous faire rire de nos insoutenables légèretés, de nos misères comme de nos joies. Elle n'a pas le temps: "Certains me traitent de méchante... Or ceux qui me connaissent, savent bien que je me suis programmée: je me lave à une heure précise; je mange à une heure précise, tout est précis avec moi".
Sans aide, elle bataille dur pour ne pas rater un rendez-vous avec les téléspectateurs :" Je ne compte sur personne! Si je mérite d'être soutenue, qu'on le fasse. Auquel cas, qu'on ne le fasse pas! Il y a eu des ministres sous Houphouët, Bédié, Guéi et sous Gbagbo qui te disent: "Au moment où on voulait t'aider, il y a eu... Il faut que les gens comprennent qu'ils ne sont que de passage. Un ministre, on te nomme; après tu pars. Un président, c'est tout au plus 15 ans. Or, nous, les artistes, on est toujours là! Quand on promet quelque chose, il faut respecter sa parole. Ici, nos autorités n'ont aucune considération pour l'art". Vieille rengaine? Peut-être que non." Je ne compte plus sur personne! Si je mérite qu'on m'aide, qu'on le fasse. Auquel cas…".
Ni fâchée ni fatiguée, elle a décidé de se battre seule contre l'indifférence des uns et des autres. Surtout de ceux qui ont… pognon sur rue." Moi, quand je dis je vais faire quelque chose, je le fais". Il y a plus de dix ans, elle nous disait: " Les Dona Beija consorts, je peux en faire, moi!". Prétention? Sans doute. Il n'empêche que sans défi à relever, sans épreuves à endurer, les "étoiles" ne brillent pas. Ejectée en 2000 de l'émission satirique QUI FAIT CA ," Un jour, j'expliquerai le pourquoi", elle décide de s'exiler: "Comme un exilé politique. Un jour encore, j'expliquerai le pourquoi". Désemparée, avec le soutien fort de certains de ses amis ( Hanny Tchelley, Aka Francis, Kalou Patricia, Aklane, Don Zigré, Yo Claude…), Georges Aboké, ex-Directeur général de la RTI, lui donne sa chance: elle rêvait de proposer des PAD à la RTI: " Va, et écris tes scénarii! on va voir ce qu'on peut en faire", lui dit-il. Elle exigera d'avoir plus de temps d'antenne: 26 minutes:"Tu ne pourras pas tenir l'antenne pendant longtemps", lui conseille-t-on. Mais non. Le Directeur général prend le risque. Une heure d'une date d'une année qu'elle n'oublie pas: dimanche 23 juin 2002 à 19h30. En plein couvre-feu, elle nous propose le premier épisode "Couvre-feu" de sa saga familiale: "104 épisodes sont déjà passés, en raison de 52 par an. J'entame, en ce moment, les autres 104". Elle revient de loin. Sans instruction, obligée d'être ménagère à plusieurs reprises par nécessité, et parce qu'elle a fugué, avec ses plus que misérables appointements, elle s'inscrit au cours de couture et de danse de "Maman Soleil". Elle voulait être une star.. "Mais un nouveau boulot de bonne à tout faire ne me laissera guère le temps". L'année horrible: misère matérielle, misère sentimentale: son petit copain la chasse de chez lui. En pleine nuit. Un autre aussi. Dans le même registre: " Très vite, j'ai compris que ce n'est pas un homme qui s'accrochera à une servante. Je suis née en Mars, donc je suis poisson. Mais moi, je me prends pour un escargot, c'est-à-dire que je n'aime pas les histoires".
Ni fataliste, ni "bossoniste", elle croit, tout simplement, en Dieu:" Je crois tellement en Dieu que je ne vais pas à l'église. Il y a tant de comédies! Dieu est bon et merveilleux. Si tu crois vraiment en lui, que tu es sincère, il te donne tout". Comme être, ne sachant ni lire ni écrire, conseiller technique, de courte durée, de Madame le Ministre Constance Yaï, sous le Général putschiste Guéi, au Ministère de la Femme et de l'Enfant. Comme encore la chance de faire son cinéma et de jouer au cinéma. En tant que figurante dans PETANQUI de Yéo Kozoloa et Jean Louis Koula. Mais c'est grâce à Roger Gnoan M'BALLA et surtout Henri DUPARC, auteur du récent film CARAMEL, à l'affiche à l'IVOIRE, qu'elle fait ses entrées dans le monde du cinéma. "Je ne les oublierai jamais!". Elle séduira, par son côté naturel, plus d'un. Dont un célèbre Maire d'une ville européenne. RUE-PRINCESSE ( 93) de Duparc, Grand Prix au festival international du film de Bari( Italie) au catalogue de ses films, tient la Palme d'or: " Je me demande s'il n'a pas fait ce film pour moi. S'il y a des personnes qui me connaissent vraiment, c'est bien le couple DUPARC. Je pense qu'il a écrit ce film à mon image et il m'a permis de m'amuser". Tous les dimanches, sur notre petit écran, elle tient à gagner son pari. En dépit du poids de ses dettes: "Je connais ma place !", ne cesse-t-elle de dire. Elle a connu pire que çà, dans sa vie somme toute exemplaire: "3.500Fcfa ont été mon premier salaire de servante". Pour payer ses dettes, deux maisons de distribution s'occupent à distribuer MA FAMILLE, tant bien que mal. Une, de la cassette et une autre, s'exerce à faire la distribution télé-Afrique.
Heureusement que l'espoir comme le rêve, fait vivre: "Quand tu n'as pas les moyens, personne pour t'aider véritablement, il faut garder tes rêves pour toi, toi seule. Un jour, par la grâce de Dieu, ils se réaliseront". Ce vieux rêve : réaliser AKISSI, une série qu'elle a déjà écrite et qui lui tient à cœur. Un film personnel qui la restitue à elle même: "C'est mon histoire à moi, ce n'est pas de la fiction". Elle a travaillé, comme servante, non à l'auberge de la Couronne, ou à la table des banquets de la République en joie, mais dans des familles modestes. Voire pauvres. Elle y a connu l'amour. Celui que lui a apporté l'aînée d'une famille pauvre de 25 bouches bien pleines de dents, mais si riche en partage: "J'ai travaillé dans au moins six familles. Et j'ai été adoptée par la grande fille d'une famille Gouro, pendant dix ans. On était 25 dans cette maison! Je l'appelle ma mère". Et c'est cette deuxième mère pour elle, qui va l'amener à côtoyer les stars de l'époque dans le temple mythique du DOPE du célébrissime Amédée Pierre. Sacrée belle époque! Elle voyage avec les musiciens du Dope et se dope de vie de star: "Mais je connaissais ma place. Dieu a son plan pour tout le monde. On ne force pas son destin. Chacun naît avec son étoile".
En attendant ce film qui va témoigner de la difficulté d'être de cette humanité, elle fait entrer sa " Famille", pour le bien de tous, dans les foyers. Une bouffée d'oxygène, avant d'entamer la stressante semaine de travail. Que serait donc la vie, si l'on devait se priver de cette thérapie qui dope. Grâce à une servante devenue Star. A force d'y croire. A chacun sa chance!
Michel KOFFI